Hôtel de la Marine : la force du style français

Evénement d’ampleur, l’ouverture au public le 12 juin dernier de l’Hôtel de la Marine – après quatre ans de travaux – étoffe la cartographie patrimoniale et artistique de Paris, dévoilant une campagne de restauration exceptionnelle.


Façade sur la place de la Concorde - Photo Jean-Pierre Delagarde - CMN.


Lorsque qu’en 1755 Louis XV valide les plans par Ange-Jacques Gabriel d’un vaste édifice appelé à orner la future place de la Concorde – qui porte alors le nom du souverain –, aucun usage spécifique ne lui est assigné. Il ne sera destiné qu’en 1768 à abriter en totalité le Garde-Meuble de la Couronne, précurseur de l’actuel Mobilier national (1870). Fondée un siècle plus tôt par Louis XIV et Colbert (1663), cette institution – sorte de laboratoire de conservation, restauration, mais aussi d’acquisitions du mobilier et objets d’art des et pour les résidences royales – ouvre ses collections aux visiteurs “tous les premiers mardis du mois, de Pâques à la Toussaint”. Pierre-Elisabeth de Fontanieu, l’intendant du Garde-Meuble, fait aménager à cet effet des salles que d’aucuns tiennent aujourd’hui pour le premier musée d’arts décoratifs. Son successeur, Thierry de Ville-d’Avray, étend le catalogue mobilier, convoquant un large panel de corps de métiers. Tous deux y font, tour à tour, aménager leurs appartements privés, imprégnant les lieux de leurs inclinations esthétiques, servies, notamment, par les réalisations de l’ébéniste Jean-Henri Riesener et de l’architecte et dessinateur Jacques Gondouin.


Secrétaire à abattant - J-H Riesener - Paris - 1771 - Photo Didier Plowy - Centre des monuments nationaux.

Fontanieu explorera plus encore les savoir-faire et nouveautés en matière de décor, en faisant aménager un cabinet des glaces, dont les figures féminines – peintes en des poses lascives voire grivoises –, ne laissent guère de doute quant à l’usage de cette pièce. Les figures, jugées par trop libertines, seront ensuite remplacées par d’inoffensifs putti. En 1789, débute l’occupation de l’Hôtel par le ministère de la Marine. Elle durera jusqu’en 2015. Si la distribution d’un grand nombre de pièces est revu durant ces plus de 200 ans de présence de l’Etat-major de la marine, le soin qu’il apporte à l’édifice aura permis, lors des premiers sondages pré-travaux, d’observer que 80 % des décors ont été préservés. Ce qui en fait une restauration, non pas depuis les archives (dessins, cahiers de commande…), mais via la mise au jour des matériaux et teintes originaux sous de multiples repeints. A l’aune de seize mois d’un travail minutieux, les restaurateurs ont ainsi ôté 6 à 18 couches de peintures, faisant affleurer la vivacité des coloris du XVIIIe siècle. 1 200 mètres carrés de décor ont ainsi été dégagés.


Détail de boiserie - chambre de l'Intendant Fontanieu - Photo Didier Plowy - Centre des monuments nationaux.

Les archives furent une source inestimable pour restituer les tissus d’ameublement, les tentures, les rideaux et passementerie, de même que certains papiers peints. La réalisation à l’identique a été confiée aux plus grandes maisons et, lorsque que cela a été possible, le Centre des monuments nationaux a procédé à l’achat de tissus d’époque (en ventes publiques ou auprès de marchands). En matière de mobilier, Le Louvre, Versailles et le Mobilier National ont été sollicités pour des dépôts, complétés par des acquisitions. Parmi elles, la première commande figurant dans les archives à Jean-Henri Riesener, aujourd’hui visible dans l’antichambre. Au sein de cet emblème d’un passé prestigieux, le geste contemporain est également présent. Sous la forme d’une verrière, facettée à la manière d’un diamant taillé, chapeautant la cour de l’Intendant : réalisation signée Hugh Dutton. Mais aussi via les 6 000 mètres carrés de bureaux en coworking, situés aux 2e et 3e étages édifiés au XIXe siècle. De même qu’une vaste librairie-boutique et un restaurant orchestré par Jean-François Piège – dont l’ouverture en septembre dernier a été saluée par la critique. Quelques semaines donc avant l’installation de la collection Al-Thani, dont l’exposition inaugurale devrait rassembler des pièces phares.


Hôtel de la Marine, 2, Place de la Concorde, 75008 Paris.



Hôtel de la Marine - photo Jean-Pierre Delagarde, Ambroise Tézenas, Cédric Bérieau, Didier Plowy.