Vent debout, Arles se construit un été culturel sur-mesure

Si l’annulation des Rencontres de la photographie a porté un coup rude à la Ville – tant l’événement est marquant en termes culturel et économique – l’énergie et la volonté d’institutions privées, d’associations et de citoyens ont permis la mise au point à Arles d’une programmation estivale inventive, diversifiée et généreuse, dont le maître mot est collectif. Rencontre avec les acteurs de cette mise en tension.



Arles, 53.000 habitants, 700 km carrés. Si dans les années 1980 le couturier Christian Lacroix a contribué à capter l’attention extra-régionale sur sa ville natale, le véritable levier d’un nouvel écosystème pour la cité camarguaise trouve sa source dans l’initiative Luma Arles, menée à partir de 2004 par Maja Hoffmann. Un projet hors normes, sans équivalent en France, dont l’ampleur et la portée ont immanquablement suscité des observations peu amènes. Si elle n’est pas native de la ville, Hoffmann en connaît bien l’identité, de même que celle de la région pour y avoir vécu jusqu’à l’adolescence : son père, Luc Hoffmann (1923-2016), a fondé la station biologique de la Tour du Valat (1954), destinée à la préservation des zones humides. Il n’est pas indifférent de rappeler ce fort attachement, tant le dessein de la milliardaire suisse a soulevé de critiques qui, depuis, face à la qualité des réalisations, tendent à s’essouffler.


En cette toute fin de juin, la Fondation Luma a souhaité présenter à la presse sa nouvelle exposition estivale, “It’s Urgent”, composée durant le confinement, en conviant de nombreux acteurs culturels de la ville. Le geste est fort, tout comme la parole fédératrice de Mustapha Bouhayati, directeur général de l’institution. Françoise Nyssen évoque la qualité des débats (Edgar Morin, Pierre Rabhi, Nancy Huston, Cyril Dion…), ateliers de réflexion et projections qui se tiendront dans le cadre d’“Agir pour le vivant” – initiative d’Actes Sud –, du 24 au 30 août. Elle tient également à rappeler combien tous les scénarios ont été explorés pour permettre aux Rencontres de se tenir, y compris dans une version très réduite. Fondées en 1970 par le triumvirat Lucien Clergue, Jean-Maurice Rouquette et Michel Tournier, elles ont bâti une réputation qui, outre les visiteurs de la ville et de la région, leur a permis de capter un public national et international, consommateur de nuitées (hôtels et chambres d’hôtes) et de restauration. Avec 145.000 visiteurs en 2019, les Rencontres affichaient une augmentation de 4% par rapport à l’année précédente. Le conseil d’administration, présidé par Hubert Védrine, a estimé trop périlleux pour les finances du Festival, donc sa pérennité, le maintien de sa 51e édition, la dernière sous la direction de Sam Stourdzé (arrivé en 2014), nommé à la tête de la villa Médicis, et remplacé dans ses fonctions par Christoph Wiesner.

Avec des prévisions fixant les pertes à 35 millions d’euros – hôtellerie, restauration, billetterie expositions, spectacles vivants… – Arles, dont les difficultés sociales sont illustrées par un taux de chômage frôlant les 12%, et un chiffre de 58% des foyers fiscaux non imposables, rêvait légitimement de réinventer son été 2020.


“Après avoir réalisé que nous ne pourrions pas mener à bien notre ambitieux programme d’expositions à partir de la mi-mai, avec notamment la production d’œuvres de Pierre Huygue, nous avons fixé notre priorité sur la sauvegarde et la bonne marche du chantier de Luma, dont l’ouverture est prévue en 2021, tout en ayant la conviction que nous parviendrions à proposer une exposition respectueuse des artistes et sans décalage avec le contexte”, souligne Mustapha Bouhayati. Ce sera donc “It’s Urgent”, composée sur le modèle du projet anti-Brexit et pro-européen mené par Wolfgang Tillmans, d’affiches militantes réalisées par des artistes. Hans Ulrich Obrist et Maja Hoffmann ont ainsi repris le flambeau et invitation fut lancée à 130 artistes, autour du thème de ce qui, à leurs yeux, est urgent. Le résultat est exposé dans le nouveau bâtiment appelé Médico-social, situé au nord du Parc des Ateliers, qui retrouve ainsi son entrée historique. En un ballet visuel aussi éloquent que passionnant, les affiches, collées à même les murs, dressent un panorama des questions environnementales, de genre, d’inégalités sociales, de racisme, de sexisme… via le dessin, la photo, la peinture, la typographie. D’Etel Adnan à Sophia Al Maria, en passant par Julien Creuzet ou Rirkrit Tiravanija… une multitude d’expressions et de sensibilités sont révélées en un extraordinaire kaléidoscope - état des lieux du monde. En outre, comme les années précédentes, Maja Hoffmann a choisi de montrer une œuvre de sa collection : cette année, la vidéo The Way Things Go (1987), de Peter Fischli et David Weiss déploie sur 22 minutes hypnotiques un effet domino ponctué de chutes, cascades, explosions plein d’humour.


De l’autre côté de la ville, la Fondation Vincent Van Gogh a également joué l’agilité : “Nous avions prévu d’ouvrir à la mi-mai une exposition consacrée à Laura Owens, que nous avons accueillie en résidence, mais lorsque nous avons su que les huit tableaux de Van Gogh conservés à l’étranger – notamment aux Etats-Unis – prévus en regard des œuvres d’Owens ne pourraient être acheminés, nous avons immédiatement réfléchi à la possibilité d’une autre exposition”, souligne Bice Curiger, directrice artistique de l’institution. Dès lors, elle va s’orienter vers le fonds photographique de Roberto Donetta (1865-1932), vendeur de graines ambulant qui fixe sur quelque 5.000 plaques la vie rurale des habitants du Tessin. Un choix en adéquation avec l’un des axes de recherche de la Fondation, à savoir la volonté d’examiner ce qui se passait à l’époque de Vincent Van Gogh dans l’art populaire, la photographie… au-delà, donc, des frontières habituelles de l’histoire de l’art. “Malgré l’éloignement temporel, Donetta développe une œuvre qui résonne particulièrement avec notre temps. J’ai été touchée de voir combien les équipes de la Fondation se sont engagées afin de pouvoir, en un temps très court, développer ce projet.” 70 photographies en noir et blanc tracent ainsi un parcours de vie, en dialogue avec des œuvres et installations de Natsuko Uchino (née en 1983), établie à Saint-Quentin la Poterie, non loin d’Arles et l’artiste-cinéaste Rose Lowder (née en 1941) installée à Avignon. De même que – en manière de transformation vertueuse – des œuvres issues de la précédente exposition, “… Et Labora”, brutalement interrompue par la crise du covid : un choix d’ex-voto régionaux sur le thème des accidents du travail ainsi que deux œuvres de Cyprien Gaillard, têtes d’excavatrices assorties chacune d’une pierre précieuse. “J’ai souhaité également convier Marie Varenne, qui n’est pas une artiste stricto sensu, elle compose des bouquets de fleurs sauvages, cultivées dans la région. Intégrer du vivant dans l’exposition permettait, me semble-t-il, de contrebalancer de façon vivace, la dimension mélancolique que peuvent renfermer les photos de Donetta.” De fait, les bouquets disposés en quelques occurrences au long du parcours, éclairent de façon subtile et inattendue le principe du white cube.


Curatrice adjointe de la Fondation Vincent Van Gogh et co-commissaire de l’exposition, Julia Marchand est également à l’initiative, en 2016, de la création d’Extramentale, plateforme de programmation et de réflexion et lieu d’exposition situé dans son appartement privé. Elle y explore le réel via le prisme de l’adolescence et, à l’occasion de l’été arlésien, son choix s’est porté sur une dizaine de photographies, une installation (6 tirages) et une vidéo de Robin Plus, jeune diplômé de l’ENSP.


Retenu initialement pour “Une Attention particulière”, dans le cadre des Rencontres, Plus fait partie de la récente sélection d’une quinzaine d’étudiants opérée par Vogue US pour réaliser une collaboration avec le magazine, octroyant ainsi au jeune créateur l’opportunité d’une forte visibilité. “Je souhaitais exposer le travail de Robin Plus depuis 2018. Ses photographies dressent le portrait d'une génération nourrie par la révolution du genre. Robin Plus dit d'eux/elles qu'ils/elles sont des ‘créatures de la nuit, habitué.e.s des clubs et des squats’, mais s’applique pourtant à les photographier en dehors, là où il est parfois difficile d'exprimer sa différence de genre”, explique Julia Marchand.


“Cette période est le bon moment pour repenser le rôle d’une institution: concevoir et produire en ne dépensant quasiment que de l’énergie et de la réflexion est possible.” Olivier Saillard

A l’intimité d’une résidence privée, Olivier Saillard – directeur artistique de J.M. Weston et directeur de la Fondation Alaïa – a préféré une monstration à ciel ouvert. Cinq ans à la direction du musée de la Mode de Marseille (1995 à 2000) ont donné au natif de Pontarlier le goût du Sud, qui trouvera incarnation, sur la suggestion de Françoise Lacroix, épouse du couturier, à Arles. “Il y a une quinzaine d’années, j’y ai acquis une petite maison dans le quartier de l’Hauture, souligne-t-il. Les différents métissages de la ville, la présence d’un maire communiste et l’extraordinaire patrimoine antique m’ont, en quelque sorte, appelés à Arles.” Si le directeur d’institution que fut Olivier Saillard a conscience des impératifs budgétaires liés à la mise en œuvre et à la pérennité d’une exposition et d’un festival, il déclare cependant : “Dans la longue liste des annulations successives, il m’a semblé qu’il y avait une forme d’oubli des personnes qui vivent dans les lieux où devaient se tenir les manifestations et en vivent également : des citoyens qui sont des acteurs culturels car des visiteurs en puissance. Aussi, ne pouvait-on imaginer un événement qui s’offre à quelques-uns ? Une invention culturelle qui aurait pu profiter d’un moment hautement atypique. La qualité d’une exposition, poursuit-il, ne se mesure pas au nombre de billets vendus ou au volume de fréquentation mais à la satisfaction du visiteur en ce moment unique, très personnel et intime. Aussi, je pense qu’il faut revenir à l’état de sophistication de la rencontre avec l’œuvre.”


Dans le cadre de la société Cellule Archives qu’il a fondée avec son ami Gaël Mamine, Saillard a ainsi sollicité vingt photographes auxquels il a demandé d’offrir une photo qui serait exposée sur les façades (publiques) de la ville, et dont il a financé personnellement les tirages : “pour que ce qui ne peut être réalisé dans un musée du fait de la situation post-covid soit vu dans la rue, libre à chacun de s’y attarder ou de l’ignorer.” Les affiches de l’exposition baptisée “Les images perdues” sont ainsi accompagnées de cartels et d’une série de textes d’auteur choisis par Saillard, autour d’une mise en espace qui répond aux mêmes exigences qu’un accrochage classique. Jean-Baptiste Mondino, Paolo Roversi, Dominique Issermann, Sarah Moon… mais aussi des photographes méconnus du grand public (Ruediger Glatz, Alexandre Guirkinger, Julien T. Hamon, Claudia Huidobro, Sara Imloul, Michèle Sylvander…) offrent ainsi leur point de vue aux flâneurs de la ville. “Cette période est le bon moment pour repenser le rôle d’une institution, relève Saillard, concevoir et produire en ne dépensant quasiment que de l’énergie et de la réflexion est possible.”

A la Fondation Manuel Rivera-Ortiz, dont il est le directeur artistique, Nicolas Havette a convié en résidence une dizaine d’artistes et deux collectifs : “soutenir les créateurs locaux pour lesquels la situation est et demeurera complexe durant un long moment m’a paru essentiel”, souligne-t-il. Fin juin, le jour du vernissage de l’exposition de leurs travaux, sept de leurs œuvres ont été acquises par des collectionneurs. Adepte de la mise en réseau, facilitateur de rencontres et d’événements, Havette et Mélanie Bellue, fondatrice en 2010 de la galerie Lhoste (installée depuis le 21 juin dernier à quelques enjambées du Parc des Ateliers), ont mis au point en 2013 la plateforme Arles Contemporain destinée à réunir et rationaliser la visibilité des initiatives dans le domaine artistique. Plus que jamais, cet outil révèle tout son potentiel en rassemblant depuis ces dernières semaines, de manière ordonnée et complète, les initiatives des 65 lieux qui se sont engagés dans ce grand projet collaboratif estival post-covid. Chacun y navigue suivant ses centres d’intérêt, en ayant à l’esprit l’énergie et la volonté qui ont été nécessaires pour fédérer et mutualiser.


Un grand nombre de lieux où se tiennent les expositions sont ceux rendus vacants par l’annulation des Rencontres : “Nous avons examiné les projets culturels portés individuellement et collectivement afin d’évaluer la teneur et la faisabilité de chacun d’eux, indique Hervé Schiavetti, maire de la ville de 2001 à juin 2020, nous avons octroyé un crédit exceptionnel de 350.000 euros, incluant les festivités du feu d’artifice du 14 juillet, pour donner vie à ces initiatives.” Les volontés de partenariat se sont multipliées, ainsi Actes Sud Le Méjean a renforcé les liens avec la Fondation Manuel Rivera-Ortiz en mettant à disposition Croisière, un ancien garage aux espaces généreux, où Nicolas Havette déploie un chapitre de l’exposition consacrée à “La liberté créatrice et insoumise de Boris Vian”, de même qu’il accueille “Of Soul and Joy”, une exposition de photographies de Rubis Mécénat, validée courant juin par Lorraine Gobin, sa directrice. “Dans le cadre de notre programme socio-culturel Of Soul and Joy, développé depuis 2012 en Afrique du Sud, nous favorisons les échanges entre photographes de tous horizons, indique Gobin. Aussi, lors de l'édition 2017 des Rencontres, nous avions invité de jeunes photographes sud-africains à venir dialoguer avec des professionnels. Aujourd’hui, nous sommes heureux de renouveler l’expérience en participant à l’élan culturel estival d’Arles durant cette temporalité si particulière. Nous avons donc répondu favorablement à l’invitation de la Fondation Manuel Rivera-Ortiz en présentant à Croisière une sélection d’une trentaine de photographies de nos jeunes talents et leurs mentors. Parmi eux : Jabulani Dhlamini, Sibusiso Bheka, Thembinkosi Hlatshwayo. C’est également, à nos yeux, une forme de soutien à la dynamique des acteurs culturels de la Ville, toujours aussi bienveillants et créatifs.”


Les hôteliers ont également adhéré au mouvement, via la suggestion de Louis-Paul Désanges de solliciter leur syndicat : neuf d’entre eux ont offert un total de 90 nuitées qui permettent d’accueillir artistes et commissaires lors de moments forts de la saison estivale. Parmi les lieux de culture très actifs, l’incontournable librairie Actes Sud (fondée en 1983), ainsi que la très intéressante librairie Les Grandes Largeurs, inaugurée fin 2017 dans ce qui fut une boucherie. Si les deux accueillent un rayon photographie, c’est à la librairie du Palais qu’il sera loisible de disposer d’un fonds très important puisque depuis sa récente réouverture – sous l’impulsion de Louis-Paul Désanges – celle qui est considérée comme la plus ancienne librairie de France s’est spécialisée dans le médium et – assortie d’une galerie et d’un atelier d’impression – propose jusqu’à la fin août, une exposition collective rassemblant onze artistes invités à interroger la notion de distance, dans le cadre de l’exposition “1 mètre”.

Enfin, l’été arlésien 2020 durera longtemps puisque l’arrière-saison offrira, du 17 au 27 septembre, une excellente programmation d’une centaine d’événements : expositions, débats, rencontres, dîners, expériences culinaires et artistiques… organisée et produite par Hervé Hôte dans le cadre de la 3e édition de son Eté indien(s), composée, cette année, sur le thème “manger”. Un menu autour de chefs, artistes, musiciens, artisans… fédéré par trois marraines élues par Hôte : Julia Sammut (food), Sonia Sieff (art) et Margaux Keller (design).

Si le vide a fait émerger des énergies, certaines barrières qui, à Arles, semblaient infranchissables ont cédé, pour permettre une programmation où l’inventivité le dispute aux valeurs collaboratives et locales. Un été qui s’annonce extrêmement joyeux pour tous !



Arles contemporain: informations sur l’ensemble des expositions et événements.

• Le City Guide Louis Vuitton sur Arles, par Clara Le Fort, Christophe Cachera, Julien Guerrier et Pierre Léonforte, 2019, est disponible dans l’App Store en version mobile et téléchargeable gratuitement durant tout l’été.



Vue d’exposition “It’s Urgent”, Fondation Luma Arles.

Roberto Donetta, “Quatre fillettes au milieu des plantes 1900-1932/1993” (exposition “La Complicité”, Fondation Vincent Van Gogh Arles).

Vincent van Gogh, “Square Saint-Pierre au coucher du soleil”, Paris, mai 1887. Huile sur carton, 33 x 42 cm. Van Gogh Museum, Amsterdam / Vincent van Gogh Foundation (exposition “La Complicité”, Fondation Vincent Van Gogh Arles).

Exposition “Soap” chez Extramentale photo © Robin Plusquellec, “TrisTTana”, 2018. Jean-Baptiste Mondino, “Tilda Swinton”, exposition “Images perdues” – Olivier Saillard.

Photo de Jabulani Dhlamini, exposition “Of Soul and Joy”, par Rubis Mécénat.

Inge van der Ven, exposition “Le temps des choses / les choses du temps”, Librairie du Palais.

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