Voyage au cœur du plus ancien magazine de mode: Harper’s Bazaar

Le musée des Arts décoratifs a inauguré le nouvel aménagement de ses galeries de la mode avec une subtile mise en espace des moments clés du doyen des magazines de mode : Harper’s Bazaar. Les pages et couvertures, ponctuées d’une soixantaine de pièces de haute couture et de prêt-à-porter, développent le récit passionnant d’un support aussi visionnaire, exigeant que téméraire, porté par de brillantes équipes de rédaction et de direction artistique. Rencontre avec Glenda Bailey, iconique rédactrice en chef du titre durant dix-neuf ans.



YAMINA BENAÏ : Il est frappant d’observer que dès sa création à New York en 1867, Harper’s Bazaar a nourri une forte tendance francophile. Illustrée par Mary Louise Booth, première rédactrice en chef du magazine, traductrice de l’autobiographie de George Sand, mais aussi Carmel Snow, Diana Vreeland... et vous-même. A quoi attribuez-vous cette inclination ?


GLENDA BAILEY : Effectivement, l’histoire de Bazaar est émaillée de nombreuses collaborations d’artistes, écrivains, de photographes, designers et directeurs artistiques français ou établis de longue date en France. Ainsi, Matisse, Picasso, Cocteau, Colette, Simone de Beauvoir, Françoise Sagan, Jean Genet, André Malraux, Man Ray, de même qu’Alexei Brodovitch, qui travailla à Paris durant une dizaine d’années avant de s’établir aux Etats-Unis en 1930 ; mais aussi Fabien Baron, Jean-Paul Goude… tous ont insufflé des fragments de culture et de style français. Bazaar et la France, c’est un lien puissant. Une combinaison idéale entre l’amour de la liberté de l’Amérique et l’amour de la distinction et de la créativité de l’Hexagone. Paris, ville-lumière, Paris capitale des arts, ces appréciations incarnent des réalités qui, dès la fin du XIX siècle et tout au long du XXe siècle, ont incité les rédactrices en chef successives de Bazaar à venir voir les défilés – souvenons-nous que l’expression “New Look” qualifiant en 1947 la première collection haute couture de Christian Dior, est due à Carmel Snow – et à solliciter des acteurs de la culture française.


Dès ses débuts, Bazaar a opté pour la modernité, l’ouverture d’esprit et le croisement des cultures, encourageant les femmes à être fortes et actives dans différents domaines. Mary Louise Booth était remarquable à de nombreux égards, très cultivée, elle maîtrisait sept langues, dont le français, était suffragiste, abolitionniste… à une époque où les femmes étaient cantonnées au rôle de faire-valoir social de leur époux, et à la sphère domestique. Booth est une véritable héroïne de son temps, elle a donné au magazine son slogan-phare : “Fashion, pleasure and instruction”. Elle était une femme d’influence dont la liberté d’esprit a perduré au sein du magazine.



Au fil des vitrines et des salles, le parcours chronologique de l’exposition démontre de façon flagrante l’extrême modernité de la mise en pages, des choix typographiques et des prises de vues. Quelle idée de l’élégance prévaut pour Harper’s Bazaar ?


Je pense que c’est un magazine extrêmement féminin. Si l’on opère un travelling arrière, on observe que le nombre de femmes à des postes clés (photographes, directrices de création…) – à une époque où seuls les hommes occupaient ces rôles –, est vraiment exceptionnel. Il ne s’est pas agi de se demander “femme” ou “homme” : Bazaar prenait en compte la créativité de la personne. L’objectif étant de responsabiliser les collaborateurs, peu importe leur sexe, pour produire un magazine extra-ordinaire. La direction artistique a été marquée par des gestes masculins avec Alexei Brodovitch qui a véritablement révolutionné la maquette par son sens aiguisé de la lettre et les idées de mises en scène photographiques inédites développées avec Carmel Snow ; mais aussi Fabien Baron, qui a officié dans les années 1990 en redéfinissant la charte typographique. Les femmes confèrent, je pense, une soft elegance. Ainsi, lorsqu’on observe la maquette, on y voit de nombreuses occurrences du cercle, des courbes, du globe, autant de formes qui évoquent les lignes féminines soit via un gros plan sur un œil, un texte présenté de façon circulaire…

Mais au-delà de cette élégance esthétique, Bazaar a toujours été guidé par la volonté de proposer un contenu éditorial solide et original, servi par des images très fortes. Par son identité et son approche très avant-gardistes, il a indéniablement ouvert la voie à la presse magazine féminine moderne, en développant une nouvelle expression de la typographie qui a joué un rôle essentiel. A tel point que l’on peut considérer qu’il s’agissait là de “communication” à son acmé, et ce bien avant la création même du terme ou même du concept.


Dès ses débuts, Bazaar a opté pour la modernité, l’ouverture d’esprit et le croisement des cultures, encourageant les femmes à être fortes et actives dans différents domaines.” Glenda Bailey


L’exposition déploie en grand format les créations pour le magazine réalisées par Liu Bolin, Cindy Sherman… comment avez-vous rendu possibles des collaborations avec des artistes d’une telle ampleur, habituellement peu enclins à produire des œuvres spécifiquement pour la presse.


Tout d’abord, je tiens à souligner que les collaborations que vous évoquez, dont j’ai été à l’initiative, s’inscrivent dans l’identité audacieuse du magazine, et l’image de marque très forte qu’il a développé au fil des décennies depuis sa création. Il faut rendre hommage aux rédactrices en chef successives qui, outre l’actualité de la mode, ont veillé à livrer une information culture et société pour faire de Bazaar le miroir du “best we can be”. Et ceci sans la froideur que pourrait laisser supposer un élégant magazine de mode. Bazaar distille, en effet, un ton chaleureux et un humour qui se veulent davantage relever de la conversation de femme à femme, menée de façon rigoureuse mais sans trop se prendre au sérieux, et toujours dans un esprit de nouveauté. Les couvertures passées en témoignent : elles montrent pour la première fois des femmes en mouvement, à la gestuelle libre et fluide et non plus dans des postures figées. Surprendre et ravir fut et demeure un leitmotiv de Bazaar.


Dans le cas du travail que Lu Biolin a accepté de réaliser, il s’est exprimé de manière différente que dans ses œuvres habituelles dans lesquelles il incorpore systématiquement un autoportrait : ici il a intégré Karl Lagerfeld, Alber Elbaz… J’ai fait appel à des artistes dont je pressentais qu’ils étaient en mesure d’appréhender et de comprendre l’univers de la mode et la beauté et d’en donner une vision nouvelle. Cindy Sherman a, quant à elle, répondu favorablement à ma proposition de réaliser une série de photos en mode street style, qui évoqueraient les mini-défilés qui se jouent systématiquement sur le trottoir à l’entrée des défilés officiels… Elle a immédiatement saisi et conçu cinq photos, dont j’ai eu l’agréable surprise de constater ensuite qu’elles avaient été choisies en ouverture de l’exposition que lui a consacré la National Portrait Gallery l’an dernier.

Si l’on considère les collaborations et couvertures que j’ai pu réaliser avec des personnalités, telles Rihanna, Mariah Carey, Demi Moore, Angelina Jolie… j’ai observé que dans leur grande majorité, elles trouvent ennuyeuses les mises en scène classiques et sont à l’écoute d’opportunités qui leur permettent d’exprimer leur créativité, d’apparaître sous un nouveau jour qui, bien souvent, signifie, pour elles, une prise de risque.



Le numéro de Harper’s Bazaar daté mars 2020 est le dernier que vous avez réalisé : quel est, selon vous, votre apport au magazine durant près de 20 ans ? Quels sont vos nouveaux objectifs professionnels ?


J’aime à penser que j’ai été inspirée par le passé mais j’ai souhaité inventer le futur, produire une imagerie mémorable et iconique. J’aime également à penser que je suis parvenue à construire un cadre chaleureux et un ton teinté d’humour, portée par un désir absolu d’inventivité et de nouveauté, en produisant des articles et des photographies totalement inédits jusque-là, ce à quoi m’avait préparée mes années à la direction de Marie Claire. Ce parcours, je l’ai accompli entourée d’une équipe extrêmement talentueuse qui partage avec moi la joie des nombreux prix professionnels attribués à Bazaar. Ainsi, après le journalisme d’investigation puis le journalisme de mode, je suis prête pour l’acte III, à savoir l’opportunité de travailler sur des projets très spéciaux et à l’échelle internationale, pour aller plus loin encore… par ailleurs, je suis obsédée par le numérique, notamment la vidéo, et jusqu’à présent je n’ai pas eu le temps nécessaire pour explorer suffisamment la question.


“Harper’s Bazaar, premier magazine de mode”, jusqu’au 3 janvier 2021, Musée des Arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris.


Glenda Bailey © Hearst